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Début mai, les étudiants en première année du master des métiers de la mode et du textile ont organisé la deuxième édition des « rdv m », rendez-vous sous forme d’afterwork, ouverts à tous qui, au cours de discussions avec des professionnels de la mode invités par les étudiants, discutent de sujets d’actualité en rapport avec le domaine.

Lors du premier évènement, la conférence s’était portée sur l’influence de Marseille en tant que nouvelle ville mode et de l’importance du métissage culturel, caractéristique de la cité Phocéenne. C’est donc tout naturellement que ce deuxième rendez-vous s’est porté une nouvelle fois sur l’influence des mixités culturelles sur la mode, en invitant de nombreux acteurs du secteur de la mode ayant un attrait à la question de l’appropriation culturelle pour venir en discuter avec nous, autour d’une table ronde.

Ainsi, le but n’était pas de donner un avis, bon ou mauvais, mais bel et bien de soulever des interrogations sous forme de partage d’expérience, sans avoir la prétention de vouloir apporter de solution définitive.

Qu’est-ce que l’appropriation culturelle ?

L’appropriation culturelle est un phénomène mis en lumière dans les années 1980, avec le début des études postcoloniales. Il trouve ses racines dans l’histoire de l’oppression des minorités. C’est un sujet vaste qui aujourd’hui ne touche pas seulement la mode : L’appropriation culturelle est présente dans bien des domaines et se défini comme telle, quand une culture minoritaire se voit copiée par une culture dominante, en reprenant ses codes, sans se poser la question de l’identité originelle et symbolique de ceux-ci, les réduisant seulement à des objets de consommation « trendy ». Le problème est que, bien souvent, le sens de l’élément importé se perd, et se transforme en un objet purement esthétique et folklorique, qualifié d’exotique, renforçant les clichés et les stéréotypes qui peuvent déjà être présents.

Ainsi, la limite entre appréciation et appropriation culturelle est très légère et évidement tout aussi subjective. L’ambition de cette rencontre était, au travers des témoignages de chacun, de prendre conscience de ce phénomène, et de comprendre où pouvait se trouver cette limite. Comment faire de la mode un jeu de mixité et de métissage, tout en respectant l’intégrité et la dignité de chaque individu concerné ?

La mode comme hommage ?

Dans un premier lieu, il en a été convenu qu’une « bonne » appréciation culturelle selon Léo Peralta s’en tient, entre autre, à l’amour que l’on va mettre dans notre projet. Léo est un jeune créateur venu d’Amérique du Sud, et installé depuis quelques années à Marseille. Ses créations sont un mélange d’inspirations et de tissus d’origines diverses, et pour lui, mode et mixité peuvent être parfaitement juxtaposés si l’on créé avec notre cœur, si durant des voyages des rencontres, nous avons été touchés par des histoires, des paysages, des couleurs, que nous voulons à notre tour transmettre, partager, retranscrire sur un vêtement ou un accessoire. Pour lui, il n’est pas question d’appropriation ou d’exploitation, mais bel et bien de rendre hommage à des personnes croisées, des endroits visités.

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Pour le trio créatif de Bellesunce, aussi présent pour l’occasion, il est là aussi question d’hommage. Bellesunce est une jeune marque purement marseillaise, fondée par trois copines, Mathilde, Juliette et Pauline, marseillaises et fières de l’être. Chez Bellesunce, la mode s’inspire de Marseille et s’en joue : les vêtements nous parlent du vrai Marseille, version authentique. La marque, avec la nouvelle collection masculine « Ligne soixante-dix », présentée durant la soirée, veut mettre en avant les hommes de Marseille et leur style éclectique, aux inspirations multiples, qui font la richesse de la ville et en parlent avec beaucoup d’amour : « On souhaitait rendre hommage aux garçons de la ville de Marseille et à leurs styles qui nous plaisent tant ». Bellesunce s’est aussi inspirée de ces hommes de la MPM, qui œuvrent chaque jour pour la ville en reprenant les codes de leurs uniformes, comme pour leur dire merci.

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Le vêtement, témoin d’authenticité et d’histoire ?

Cette quête d’authenticité est aussi le créneau d’Isabelle Crampes, fondatrice du site en ligne De Toujours. De Toujours s’attache à ne commercialiser que des produits authentiques et à en faire des vêtements de mode, tout en en rappelant constamment l’histoire, pour ne pas en perdre les racines, et ne pas dénaturer les vêtements ou accessoires. Pour Isabelle Crampes, les vêtements traditionnels peuvent très bien être portés par des tiers, étrangers à une culture particulière, à condition que l’on soit conscient de l’histoire du vêtement, de son origine, de ce pourquoi il était utilisé à la base. Chez De Toujours, tout est véritable, et pour Isabelle Crampes, « l’appropriation permet la survie ou la redécouverte d’une civilisation, d’une tradition, le maintien d’une histoire ».

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Marie-Antoinette, étudiante en Master des Métiers de la Mode et du Textile nous a présenté, au côté de Safae et Sofia, marocaines, et Yiyun chinoise, son habit traditionnel sénégalais. Pour elle, le maintien de l’habit traditionnel est très significatif. Il permet de porter son histoire, à même le corps, l’histoire de ses ancêtres. Il permet de se souvenir d’où l’on vient et de ce que les générations passées ont fait pour que l’on arrive là où on en est. Elle nous dit « L’appropriation culturelle, ce n’est pas seulement porter un vêtement dans le cadre de la mode, c’est porter un vêtement dans le cadre de l’histoire. Et moi mon histoire c’est le orange, c’est le vert, c’est le bleu, c’est le noir, mais c’est aussi le blanc ».

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L’appropriation culturelle met-elle des barrières entre les gens, ou au contraire, rapproche-t-elle les peuples ?

Yiyun, également étudiante en première année de Master, perçoit plutôt l’appropriation culturelle comme une barrière à l’échange interculturel. Yiyun nous a présenté au cours de la soirée, son habit traditionnel Chinois, le Qipao robe très typique de la culture et de la mode chinoise, qui était autrefois un signe d’émancipation chez les femmes. Cette robe fait partie des éléments les plus utilisés et détournés de la culture chinoise. Le Qipao incarne une beauté réservée, une élégance raffinée, mais bien souvent, ces élément sont vulgarisés par les réappropriations occidentales, ce qui fut le cas il y a quelques années sur un défilé Victoria Secret. Pour elle, « quand on méconnait une culture, on a tendance à en ignorer la diversité. On perpétue les stéréotypes en reprenant quelques éléments emblématiques et on les magnifie, dramatise. C’est vrai que les clichés font partie de la réalité, mais il n’y a pas que ça et c’est triste que la plupart des gens s’arrêtent à cela. En fait, au-delà de mettre certains habits ou coiffes, ce qui entraîne la vraie frustration, c’est le manque de volonté de s’intéresser en profondeur à une culture ».

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Pourtant, les barrières interculturelles, certains en font leur combat, comme Samia Ziadi, artiste et créatrice de mode autodidacte qui fait passer dans son travail un message engagé. Son thème? La république. Mais une république qui incarne une mode sans frontière. Elle travaille le vêtement comme un support étendard pour poser des questions sur des sujets forts et actuels tels que la jeunesse, la migration, la religion, l’identité sociale.

Et les grandes maisons dans tout ça ?

Au fil de la discussion, l’inévitable sujet de la haute couture est entré en compte. Le domaine du luxe n’y échappe pas, et les mises en scène de certains créateurs sont souvent pointées du doigt sur les podiums. Certains se sont par exemple sentis offensés par l’utilisation des dreadlocks en 2015 par Marc Jacobs, du wax par Burberry et Stella McCartney, ou encore du turban dastar chez Gucci, qui, maladroitement, perpétuent une certaine idée colonialiste du pillage des cultures minoritaires. Une remarque est soulevée dans l’assemblée : Très souvent si l’on croise une femme Arabe, coiffée d’un voile, ou une femme Africaine portant l’habit traditionnel, elle va être dévisagée, car elle ne rentre pas dans les codes occidentaux. En revanche, si une jeune femme blanche porte ces mêmes attributs, elle est « stylée ». C’est exactement la même chose qui est reprochée dans les défilés.

Petite mise en situation : est-il légitime d’acheter des babouches griffées à 500€? Oui, non, peut-être. A cette question, Léo Peralta s’exclame, non sans faire rire l’audience : « Si tu aimes vraiment les babouches, va les acheter au marché de Noailles ! »

Finalement, il ne faut pas oublier que nous faisons partie intégrante du système de mondialisation, et que ces emprunts participent aux métissages de nos sociétés. Ainsi, comme l’a noté Claude Lévi-Strauss, l’identité est un bricolage constant fait d’influences diverses dont nous sommes constamment traversés. L’ère ultra connectée dans laquelle nous évoluons nous ouvre en grand la porte de l’échange. Pour qu’il y ait un véritable échange, il faut qu’il y ait une véritable volonté d’apprendre de l’autre, nécessitant une éducation et une prise de conscience collective.

Nous souhaitons remercier tous les intervenants qui ont fait de cette soirée un terrain d’échange et de partage :

  • Leo Peralta, styliste de mode

http://leoperaltacouture.tumblr.com/

  • Isabelle Crampes, fondatrice de De Toujours

http://www.detoujours.com/

  • Samia Ziadi, Styliste de mode

https://www.instagram.com/samia_ziadi/?hl=fr

  • Pauline, Mathilde et Juliette de la marque Bellesunce

www.bellesunce.com

  • Erwan Colin, fondateur de la marque de montre Shammane

www.shammane.com

  • Damien Saison, créateur de bijoux et accessoires
  • Marie-Antoinette, Safae, Sofia et Yiyun pour leurs témoignages

Merci aussi au VV pour son accueil et ses délicieuses préparations,

Enfin, merci à Passionata, De Toujours, Maison Lejaby, PasSage, et Yiyun pour les cadeaux qu’ils nous ont offert pour l’évènement !

Chloé Nivet

Crédit photo : Chloé Nivet